
A PROPOS DE
LOVECRAFT
Parmi les nombreux auteurs d'écrits fantastiques H.P.
Lovecraft est désormais bien connu du public français. Peut-être devrait-on
préciser tout de même, qu'il s'agit là
d'un certain public seulement, et non du grand public pour lequel le nom
d'E.A. Poe éveille certainement plus d'échos que celui de Lovecraft. Ce public,
disons averti, constitue encore une tranche très restreinte de la population
intellectuelle de notre pays pour ne pas dire
un ensemble assez hétérogène de lecteurs aux goûts à la fois originaux
et non conformistes. Ces connaisseurs auront certainement apprécié l'excellent
ouvrage de Maurice Lévy (Ed.10/18,) publié en
1972 et qui reste encore aujourd'hui sans doute, l'un des meilleurs
livres sur la vie, l'oeuvre et la pensée du solitaire de Providence. Bien sûr,
on ne peut oublier de se référer au douzième numéro des "Cahiers de
l'Herne " (1969), entièrement consacré à Lovecraft, ni au monumental
"HP. Lovecraft, Le Roman de sa Vie" de L. Sprague Le Camp paru chez
Néo en 1988. Le lecteur trouvera en annexe 3 de cet ouvrage la meilleure
bibliographie en français existante à ce jour sur notre héros des ténèbres.
Lovecraft est né le 20 août 1890 sous le signe du Lion, à
Providence, Rhode Island. De parents issus des classes moyennes, Lovecraft
descendait, du côté maternel d'une lignée ininterrompue de membres de la
gentry, installés à Rhode Island depuis le 17ème siècle.
Son ascendance paternelle, plus récente, était elle aussi
anglaise. On comprend dès lors la fierté que pouvait éprouver l'écrivain pour
sa patrie spirituelle qu'était l'Angleterre, et les influences directes ou
indirectes que ce pays, berceau du fantastique s'il en est, ait pu exercer sur
l'esprit du jeune Howard Phillips.
Dans cette optique, il est essentiel pour comprendre
Lovecraft, de retenir l'attrait qu'il ressentait pour l'art et l'architecture
de son pays que ses promenades d'adolescent autour de Providence lui firent
mieux connaître ainsi que les coutumes et le folklore local de la période
antérieure à la guerre d'Indépendance. L'attachement qu'il portait à la
civilisation du 18ème siècle s'accompagnait d'un mépris profond pour la société
de masse qu'il jugeait grossière, sans racines et standardisée. Ne voyant pas non plus quel art ou quelle
littérature d'importance pouvait naître d'un monde préférant l'agitation au
repos et le changement à la permanence (déjà !), le jeune Lovecraft s'adonnait
avec assiduité à l'étude de l'Antiquité gréco-romaine...que l'on voit
transparaître dans son oeuvre à côté de la formidable armada d'images chaldéo-
babyloniennes.
La littérature fantastique anglosaxone était déjà, avant
Lovecraft, l'une des plus riches pour ne pas dire la plus riche de toute la
culture occidentale, mais elle a soudainement pris une autre dimension avec l'auteur de "Je
suis d'ailleurs". Le genre est subitement transcendé et des auteurs de génie comme Poe, Stevenson
(créateur du célèbre Dr Jekyll), Kipling, les James et beaucoup d'autres se
trouvent brusquement distancés par les
écrits de ce nouveau venu dans la littérature fantastique.
Très curieusement HP Lovecraft est presque ignoré de son
vivant. C'est surtout après sa mort qu'il connait une soudaine popularité...,
comme si sa revanche se cachait là,
quelque part dans l'au-delà attendant son heure !
Dans l'ensemble de son oeuvre, la terreur et l'horreur
atteignent un niveau presque insoutenable et difficile à surpasser, mais jamais
vulgaire.
C'est probablement la raison pour laquelle de presque
inconnu il est devenu le plus célèbre, le plus fameux auteur de la littérature
fantastique, la nouvelle référence en quelque sorte. Un exemple de cette
position de référence est donné par l'Histoire du Nécronomicon (1927) où
l'auteur retrace succintement, bien qu'avec précision, l'histoire
invraisemblable, mais toujours possible de la rédaction du livre maudit dû à Abdul Alhazred, l'Arabe dément; livre qui
joue un rôle important dans ses récits ultérieurs et qui ne cesse d'être cité
par les différents critiques littéraires ou les auteurs postérieurs à
Lovecraft.
HP. Lovecraft n'est ni un auteur de science-fiction, ni un
romancier de thriller comme Stephen King, roi du genre aujourd'hui. Il
s'adresse plus à l'inconscient qu'au conscient, au rêve qu'à l'état de veille,
au passé très lointain -mais toujours là, enfoui quelque part en nous- qu'au
présent ou qu'au futur immédiat du lecteur. La SF est d'ailleurs parfois la
cible de certains de ses récits. L'oeuvre de Lovecraft relève autant de la
psychanalyse et de la pscychiatrie que du paranormal ou de la magie.
Comme Jules Verne c'est un géant de la littérature et un
spécialiste de l'homme, mais il ne travaille pas sur le même registre. Comme
Jules Verne il recherche l'immanence et le permanent, non à travers la
modernité ou le dynamisme de l'homme, mais au contraire à travers l'ancien , à
travers le révolu , à travers le désuet , à travers l'obscurité humaine et non
à travers la clarté. Son oeuvre ressemble un peu à un contre poids des oeuvres
d'anticipation.
Il est franchement regrettable que ce génie venu d'ailleurs selon l'excellente expression de Jacques
Bergier ne bénéficie pas d'une plus large diffusion au sein de l'Université. Quand je dis l'Université, je pense à deux disciplines en particulier : la
psychologie et la médecine psychiatrique d'une part, l'archéologie d'autre
part, sans oublier la littérature, bien entendu !
Une dernière remarque au sujet de Lovecraft : son visage ne
rappelle-t-il pas un peu celui de René Guénon et les statues de l'Ile de Pâques
?
SLG, mai 1990
Le présent article a été publié dans
DRAGON & MICROHIPS n°6(04/1993)